LA SEMAINE DENTELLIERE se déroulera du 08 au 12 mai 2018

L'EUROPE DES DENTELLIERES aura lieu le dimanche 13 mai 2018 sur la promenade de Magalas


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ERNESTINE VIDAL, DENTELLIERE DU VELAY
4eme partie


A midi, la cloche de Saint-Julien, au pied du Chapteuil, sonne l’angélus. Les doigts s’arrêtent, la béate récite la courte prière latine, les autres répondent par un Je Vous salue. Et les bavardages recommencent. Pendant les belles journées estivales, il arrive que des étrangers traversent la longue rue de Saint-Julien-Chapteuil, bordée de maisons basses et de boutiquettes, à l’ombre de sa colline où se dressent encore les ruines du château. Et quelquefois l’envie les prend de s’arrêter, de visiter le bourg et ses hameaux. Il en grimpe de temps en temps à la Chapuze qui étage ses maisons sombres sur des terrasses soutenues par des murettes de lave. Inévitablement, ils rencontrent les dentellières rassemblées sous leur arbre comme des moutons qui s’abritent de la chaleur. Les dames ne peuvent s’empêcher d’entrer en conversation. Et toutes de s’extasier sur la finesse des guipures, la dextérité des dentellières. Elles veulent qu’on leur explique tous les détails du travail, se font montrer le jeu du cylindre, des épingles, des fuseaux. « Oh ! Ne vous enthousiasmez pas trop, ma chère ! fait un monsieur portant chapeau haut de forme. Il s’agit là d’un pur ouvrage mécanique de simple reproduction. Aucune création artistique. S’il y a quelque trace d’art, elle réside tout entière dans le carton… » Les dames ne font pas de philosophie et parlent de « merveilles », « d’ouvrages de fées ». Elles veulent connaître le prix : « La leveuse me la paie vingt sous l’aune. » Ernestine Vidal continue, comme faisait sa mère, de parler par aune, quoique celle-ci se soit raccourcie un peu en prenant le nom de « mètre ». « Comment ! s’écrie la dame. Vingt sous l’aune ! - Et oui ! s’excuse la vieille. Ça fait bien un peu d’argent. Mais il faut travailler une grosse journée pour arriver à fabriquer une aune, en prenant à peine le temps de manger sa soupe à midi ! - Vingt sous l’aune ! répète l’autre qui n’en revient pas. Mais savez-vous qu’à Paris on nous fait payer vingt francs le mètre de dentelles qui ne sont pas plus jolies ! Vingt fois ce qu’on vous donne ! - Paris est Paris, et la Chapuze est la Chapuze. Ça fait un grand voyage. » Une autre dentellière explique que, lorsqu’elle descend sa marchandise au Puy, le fabricant lui accorde dix sous de plus par aune ; seulement, il y a le dérangement. Une des dames propose alors : « Vendez-m’en dix mètres ; je vous les paie quarante sous chacun. » Ernestine sourit d’un air triste : « On ne peut pas, ma bonne dame. - Cinquante sous ! - Même à trois francs. Même à quatre. Nous, on voudrait bien, vous pensez. Mais si la leveuse, si le fabricant venaient à savoir que nous avons vendu nos dentelles directement à des clientes, ils refuseraient ensuite toutes nos marchandises. - Mais je ne leur dirai pas ! - Nous avons promis. - Promis ? - Oui, promis de ne jamais vendre aux gens de passage… » Et après une longue discussion, la dame s’en va toute triste aussi que les dentellières soient si fidèles à leurs promesses. Le Velay, dans sa plus grande surface, est une région bien belle mais bien pauvre. L’âpreté du climat, due à l’altitude, rend l’agriculture peu profitable et allonge terriblement la morte-saison. L’industrie, que n’alimente aucune ressource minière, ne peut donner du travail qu’à un petit nombre d’ouvriers. Celle de la dentelle est la seule prospère, la seule rendue possible par la dispersion des lieux habités. Les femmes vellaves sont donc bien aises de pouvoir exercer ce métier et déposer quelques pièces blanche dans l’escarcelle familiale. Malheureusement, en cette profession comme en d’autres, de terribles concurrences sont apparues. A Nottingham, à Caudry, à Saint-Pierre-lès-Calais, des machines tissent en quelques heures ce qu’Ernestine Vidal ne produirait pas en une année. Quelle lutte inégale entre ces mécaniques de fer et les pauvres fuseaux de buis ! Naturellement, il ne s’agit pas tout à fait de la même marchandise. Dans ses dentelles à elle, on peut discerner des hésitations, de petites imperfections qui trahissent l’effort, la main et l’âme d’une femme vellave. Dans les produits des usines, tout est régulier, d’une froideur mathématique. Il y a des gens qui préfèrent ça. D’autant plus que c’est beaucoup moins cher. Oui, oui : le monde qui se prépare sera un monde bon marché. En attendant, tant que ses doigts auront assez d’agilité, Ernestine continuera d’entrecroiser ses fuseaux sous l’orme de la Chapuze, ou dans la maison de la béate. Ce monde-ci durera bien autant qu’elle.

Extrait du livre «La vie quotidienne dans le Massif Central au XIXème siècle » par Jean ANGLADE


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Dernière mise à jour le 15/11/2017 effectuée par Véronique LONG
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