IMPORTANT : Marché dentellier samedi 23 septembre 2017 à Magalas.


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ERNESTINE VIDAL, DENTELLIERE DU VELAY
3eme partie


Et autant pour revenir. Aussi, certaines dentellières se contentent-elle de vendre leur production à la leveuse. C’est une femme grosse et rouge, la langue si audacieuse et si bien pendue qu’elle serait capable, comme on dit par ici, de faire téter un veau de cinq ans. Elle bat la campagne avec son roussin et son cabriolet rempli de marchandise. L’époque n’est plus où ces drôlesses faisaient la pluie et le beau temps dans le métier de la dentelle, prélevant des commissions exorbitantes tant sur ce qu’elles levaient que sur ce qu’elles vendaient ; des règlements ont été établis, les autorités interdisent l’usure. Aujourd’hui, en ce milieu, du siècle, il en reste un petit nombre ; elles ont perdu leur arrogance et se contentent de petits gains ; elles ont leur clientèle dans les villages éloignés, parmi des personnes qui se déplacent difficilement. Les hommes les ont remplacées. Mandatés par les fabricants du Puy, ils s’intéressent principalement aux ouvrières qui fabriquent les « nouveautés », à qui ils apportent leurs conseils ; on les sait plus honnêtes que les leveuses et l’on s’engage volontiers avec eux. On a confiance en leurs tarifs, écrits sur du papier à l’en-tête de leur maison : Robert Faure, Falcon, Laurençon, Champagnac, Guichard-Portal… Le prix de la dentelle et du fil est un des premiers sujets de conversation dans la maison de la béate, autour des globes lumineux qui prennent l’aspect de récipients d’alchimiste. L’ombre, réfugiée derrière le groupe, dessine sur les murs des figures grossies et mouvantes. On parle également des maladies et des saisons, des naissances et des décès. On se répète les grandes nouvelles, apprises on ne sait comment, et avec beaucoup de retard : « Il paraît que l’empereur Napoléon, qu’on croyait mort depuis trente ans au moins, est revenu à Paris et qu’il commande la France comme avant… Sainte Vierge ! Pourvu qu’il ne recommence pas à prendre nos hommes pour aller les faire mourir en Espagne et en Russie !... » Pour finir la veillée, Ernestine Vidal, qui a vécu longtemps et a dans sa tête autant d’histoires que d’épingles au tambour de son carreau, raconte pour la millième fois celle de la bête du Gévaudan, qui dévorait les hommes et les troupeaux, et qu’il fallut tuer douze fois avant qu’elle ne consentît à mourir ; celle de l’auberge de Peyrebeille où l’on assassinait les voyageurs, qu’on faisait ensuite brûler dans le four ; comment les criminels furent dénoncés et guillotinés là où, maintenant, on a mis dans la cour une pierre plate… Tard dans la nuit, la béate donne le signal que la soirée est finie. Elle récite les dernières oraisons auxquelles toutes les assistantes répondent. Alors, celles-ci enroulent soigneusement leur ouvrage, recouvrent leur carreau d’un capuchon de toile ou de parchemin. Puis chacune rentre chez soi. En dehors de ces assemblées, Ernestine Vidal n’abandonne pas son métier. On la voit installée dans la salle de la ferme, près de la fenêtre ou près du feu, et ses fuseaux cliquettent, cliquettent… Sa petite-fille Marinou s’intéresse fort à ce travail, bien qu’elle n’ait encore que quatre ans. Elle aussi sera dentellière, comme toutes les femmes du Velay. Et le premier jouet des fillettes est justement un carreau confectionné à leur dimension, sur lequel elles apprennent à entrelacer les fils et à piquer les épingles. Si bien qu’il existe des bébés-carreaux, des enfants-carreaux, des carreaux adultes. Pendant la saison froide, les mères emploient aussi à cette besogne tout le temps que leur laissent les soins du ménage. Il se fabrique ainsi de grandes quantités de dentelles de toutes sortes, qui s’en iront orner les toilettes des élégantes, la lingerie de table, les nappes d’autel. Autrefois, les hommes de cour en portaient comme ce M. de Cinq-Mars qui laissa en mourant plusieurs centaines de cols de dentelle. Au Puy, certaines jeunes filles ont la chance de pouvoir se perfectionner dans une école fondée par Théodore Falcon. Un homme que les dentellières pourraient prendre pou saint patron si elles n’étaient déjà pourvues. En sa maison, les élèves apprennent le dessin et les façons de faire compliquées. Elles arrivent ensuite à produire des guipures merveilleuses qu’on envoie dans les expositions, où elles sont récompensées par des médailles. M. Falcon a également établi une maison dans laquelle il a rassemblé tout ce qui concerne la dentelle : cela s’appelle un musée. Ernestine Vidal a eu l’occasion de le visiter sous la conduite de M. Falcon lui-même. Il leur a expliqué que la dentelle venait d’Italie et leur à montré un livre de patrons presque aussi vieux que le monde, qui est une très grande curiosité, mais dont le titre est un peu long : Les singuliers et nouveaux pourtraicts pour les ouvrages de lingerie, nouvellement augmentés de plusieurs différents pourtraicts servant de patrons à faire toutes sortes de poincts couppé, lacis et autres réseau de poinct conté,dédié à la royne, le tout inventé, au proffit et contentement des nobles dames et demoiselles et autres gentils esprits, par le seigneur Federic de Vinciolo, Vénitien. Ce qui prouve que de grands progrès ont été faits dans la société, puisque autrefois seules les reines et grandes dames pratiquaient cet art aujourd’hui toutes les filles du Velay savent faire danser les fuseaux. Cependant, à la belle saison, la plupart de ceux-ci s’endorment, car d’autres travaux demandent les mains des femmes. Seules les vieilles, comme Ernestine Vidal, continuent leur petit train-train dans un coin abrité et soleilleux de la ferme, ou assemblées sous la houlette de la béate. Elles aiment bien le plein air et se réunissent à l’ombre d’un arbre, sous le porche d’une grange. Les jeunes mères apportent le berceau du nouveau-né qu’elles balancent doucement du pied tandis que leurs doigts sautillent sur le carreau. Si l’enfant refuse de s’endormir, elles chantent la vieille et douce musiquette : Suon, suon, beigne, beigne, beigne, Suon, suon, Beigne quer l’ifon 1… 1. [Sommeil, sommeil, viens, viens, viens, Sommeil, sommeil, viens chercher l’enfant.] A force d’être appelé, le sommeil finit par venir, les pleurs se tarissent, on a le droit de parler, pourvu que ce ne soit pas trop fort...

Extrait du livre «La vie quotidienne dans le Massif Central au XIXème siècle » par Jean ANGLADE


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