LA SEMAINE DENTELLIERE se déroulera du 08 au 12 mai 2018

L'EUROPE DES DENTELLIERES aura lieu le dimanche 13 mai 2018 sur la promenade de Magalas


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ERNESTINE VIDAL, DENTELLIERE DU VELAY
2ème partie


C’était l’année 1640. Le parlement de Toulouse venait d’interdire la fabrication des dentelles pour diverses raisons : parce que beaucoup de filles s’employaient à les tisser et que les seigneurs manquaient de servantes ; ensuite, les employaient le lin, les fils d’or et d’argent, ce qui faisait enchérir les toiles blanches et manquer les métaux nécessaires pour battre monnaie. L’ordonnance fut proclamée à son de trompe à tous les carrefours. Et ce fut la ruine des pauvres « passementières », comme on disait alors, dont beaucoup se trouvèrent dans la ville du Puy réduites à la mendicité. Le père Régis les aida, les consola, leur faisant espérer le prochain rétablissement de la fabrication. Puis, il se rendit à Toulouse et obtint la révocation de cet édit ridicule. En outre, sous son inspiration, les jésuites ouvrirent au commerce des dentelles vellaves des débouchés en Espagne et dans les Amériques. Voilà pourquoi les dentellières l’ont choisi pour patron. Au cylindre est fixé le modèle à reproduire, criblé de trous dans lesquels il faut enfoncer les épingles qui retiendront chaque point. Au-dessous pendent les fuseaux accrochés à leur fil, comme un régiment de petites marionnettes. Les femmes placent le carreau sur leurs genoux. Les unes travaillent la laine, d’autres la soie, bise ou noire, ou le lin. Et voilà que commence le ballet des fuseaux. L’ouvrière en manœuvre quatre en même temps, deux de la main gauche, deux de la main droite ; mais ce sont uniquement les bouts des doigts qui travaillent, comme ceux d’une dactylo d’aujourd’hui. Les fuseaux sont en buis, en prunier, en cerisier, parfois en os ; ils se croisent, sautillent, s’entrechoquent avec une rapidité surprenante ; leur cliquetis joyeux emplit le salon de la béate. A mesure que la dentelle se construit, on voit avancer les épingles et reculer le tambour. Bientôt, elle déborde le carreau et trouve à l’arrière un logement où elle sera enroulée jusqu’au terme de la pièce. Quant les fuseaux sont vides, il faut les regarnir. Chacun ressemble alors, dans sa nudité, à la reine du jeu d’échecs. Mais une reine maigre par son milieu, dépourvu de toute moulure et réduit à un axe un peu plus gros qu’une paille. C’est autour de cet axe que s’enroulera le fil de lin. Pour ce faire, Ernestine utilise un petit rouet de bois formé d’une roue à manivelle : celle-ci entraîne par une ficelle le fuseau fixé devant elle entre deux pointes, un peu comme le pédalier d’une bicyclette agit sur le moyeu denté de la roue motrice. Devant, une tirette qui s’escamote après usage sous le rouet. Tu la tires donc et tu place à l’extrémité, sur un pivot vertical, la croix chevillée d’un dévidoir, préalablement garni de fil. Tout se met en marche : la manivelle actionne la roue, qui fait tourbillonner follement le fuseau, qui tire sur le fil du dévidoir. En un instant le travail est fait. Ensuite, accrochés par la tête au cylindre, tous ces fuseaux pendent et forment sur le carreau de la dentellière un joli éventail. Pas un ne doit descendre plus bas que ses voisins. Le secret réside dans un nœud coulant spécial qui les retient à la bonne hauteur sans empêcher le fil de se dérouler au fur et à mesure des besoins. Ernestine VIDAL a pratiqué toute sa vie un certain nombre de modèles et de points qu’elle désigne de noms pittoresques d’après leur ressemblance : coquille, petits poissons, raisins pointus, dragées, petites amandes, chenilles fines, tête-de-mort, pattes de loup, comètes, cœur-de-flamme, éventails, marguerites, fleurs de lis, bouquets, pastille, soleil, pou, punaise, étoile, trou-trou, guirlande, escargot… Ou du nom d’une prière, sans savoir pourquoi, parce qu’on les a toujours appelés ainsi dans le voisinage : pater, pater menu ave, évangelète, part-clair-blanc, rosaire… Ou du nom d’un pays parce qu’ils sont venus de là : vorey, chomelix, valenciennes, allègre, saint-paulien, brides de Langeac, fay à dent-de-rat, merlins à mouche de Retournac, roses à feston de Craponne, monistrolles, brives, laussonnes… Les dentellières plus jeunes et plus habiles qu’elles travaillent sur des cartons nouveaux que leur vendent les fabricant du Puy. Ceux-ci paient des personnes qualifiées spécialement pour les dessiner dans leur boutique, au pied du rocher Corneille. Elles fabriquent ainsi la guipure de soie, avec ses fins médaillons, la blonde noire, ensuite expédiées dans toute la France et même hors de nos frontières. Les jours de marché, elles enroulent leur dentelle autour des planchettes qui sont souvent des cadeaux d’un galant nouveau ou ancien : il a pris la peine de les sculpter au couteau, car tout ce qui touche à la dentelle doit être joli et fin. Elles font à pied les vingt kilomètres qui les séparent de la ville. Certains marchands ont plusieurs centaines de paysannes qui travaillent pour eux. Inutile de dire qu’on s’écrase dans leur boutique un peu sombre, derrière la porte vitrée en arcade. Le patron est là, au comptoir, ses lunettes sur le nez, en compagnie de sa femme et de ses filles, tous attentifs à mesurer la dentelle au moyen de la grosse règle carrée, à la scruter pour y apercevoir des défauts, à faire leurs calculs. Elles repartent avec un nouveau faix de patrons, de fils et de recommandations. On les reconnaît à leurs petits chapeaux de feutre ronds ou leurs coiffes à rubans de moire. Vingt kilomètres, cela représente beaucoup de pas. Et autant pour revenir...

Extrait du livre «La vie quotidienne dans le Massif Central au XIXème siècle » par Jean ANGLADE


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