IMPORTANT : Marché dentellier samedi 23 septembre 2017 à Magalas.


Retour à la page principale

ERNESTINE VIDAL, DENTELLIERE DU VELAY
(1855)


Ernestine VIDAL a dépassé les quatre fois vingt ans. Par moments, elle a honte d’être devenue si vieille, d’avoir vu mourir trois de ses enfants, ses sœurs, ses deux frères, et une quantité d’autres personnes qu’on aurait crues plus fortes qu’elles. « Il y a bien longtemps que je devrais être morte, moi aussi, se dit-elle ; est-ce que le bon Dieu m’aurait oubliée ? » Ses membres sont raides, les jambes surtout, qui la portent difficilement ; le dos courbe rapproche ses pensées de la terre ; mais la tête est encore bonne, la vue presque aussi fine qu’à vingt ans ; les doigts n’ont guère perdu de leur agilité, car elle ne leur a, sa vie durant, pas accordé un instant de repos, excepté aux heures de sommeil. Comme elle vit chez son fils aîné, qui continue d’exploiter la ferme au village de la Chapuze, près de Saint-Julien-Chapteuil, avec la compagnie de sa bru et de ses petits-enfants, il est rare à présent qu’elle ait à s’occuper du ménage ou des animaux ; elle laisse ces besognes à plus dégourdi qu’elle. En vérité, désormais, elle n’est plus bonne qu’à deux exercices : réciter son chapelet ou faire de la dentelle. Et elle ne se prive ni de l’un ni de l’autre. Seulement, la dentelle a ses exigences. Pour avancer tranquillement, proprement, régulièrement sur le tambour du carreau, elle veut un endroit isolé de l’agitation et du vacarme. Aucun n’est plus propice que le logis de la béate. Celle-ci habite une maison facile à reconnaître, avec la cloche qui se balance au sommet de son clocheton. C’est une femme d’un grand dévouement, à qui l’on a recours dans les moments difficiles : pour garder les malades, pour veiller, laver, habiller et ensevelir les morts. En hiver, alors que les enfants se trouvent prisonniers des neiges, elle leur fait débiter l’alphabet et épeler le syllabaire ; elle leur apprend des prières et des cantiques et les principaux saint du calendrier. Aux jeunes filles, elle enseigne la couture et la dentelle. Et trois fois par semaine, elle appelle chez elle les dentellières du hameau, au joyeux drelin-drelin de sa clochette. On dirait que toutes les femmes attendaient cette musique : les voilà qui sortent des maisons et trottinent comme des rats vers la vieille bâtisse solennelle. La béate les accueille sur le pas de porte et leur souhaite le bonsoir. Bien que ce ne soit pas réellement une religieuse, qu’elle n’ait jamais prononcé d’autres vœux que ceux du Jour de l’An, elle est toujours de noir vêtue, avec un bonnet de même couleur, des lunettes teintées de bleu, la voix douce, le sourire engageant, les yeux baissés à terre. Les paysannes l’appellent « ma sœur », ce qui n’est pas impropre puisque nous sommes tous les enfants d’un même Père. Elle reçoit tout ce monde dans la grande pièce de sa maisonnette, où brûle un feu de bois. Au centre, sur une table, rayonne le carilh, la lampe à l’huile. Les dentellières se disposent autour, sur une chaise de paille qu’elles ont apportée. Ernestine VIDAL se fait accompagner d’un de ses petits-fils, qui transporte la sienne ainsi que la chaufferette qu’elle fourrera tout à l’heure sous ses jupes, douillettement. Mais avant de commencer l’ouvrage, on récite l’indispensable prière : un Notre Père, un Je vous salue, un Gloria. Après quoi, les doigts se mettent en mouvement et les langues aussi. En cette saison de l’année, les dentellières travaillent « à la boule ». La lampe est plantée entre quatre globes pleins d’eau, les delhis. Pas d’une eau quelconque : de la plus pure, celle qui tombe du ciel, afin qu’aucun dépôt ne ternisse jamais la transparence du verre. Ces quatre carafes concentrent comme des loupes la faible lumière sur les ouvrages. Par un moyen, analogue et grâce au feu du soleil, un savant des temps jadis réussit astucieusement à incendier les bateaux ennemis qui venaient assiéger sa ville. Il suffit donc que les femmes s’installent au bon endroit pour recevoir le faisceau de rayons blancs, courts et durs, avec certains reflets d’or. De temps en temps, la béate se lève et va remuer la bûche de la cheminée qui siffle, crépite, postillonne. Ernestine pourrait à la rigueur s’en passer, car elle a son petit chauffage central qui l’enveloppe par en bas de sa tiédeur. Leur métier à dentelle, le carreau, malgré sa simplicité, suffit à toutes les exigences. Chacune l’a fabriqué elle-même, à moins qu’elle ne l’ait reçu de sa mère. La charpente est formée d’une planche carrée –le fond– sur laquelle sont fixées verticalement quatre planchettes : deux pour l’arrière, deux pour servir de logement au cylindre. Ensuite, avec du coton à pansement ou de la charpie, on rembourre les flancs en donnant au-dessus une pente douce dans tous les sens, sauf au dos qui reste vertical. On enveloppe le tout d’une toile cirée portant des motifs aussi jolis que possible, tout en ménageant l’espace du rouleau. On fixe la toile avec des épingles serrées : certaines sont aussi un héritage de famille, avec leurs têtes de verre rouge, bleu, violet… Le plus difficile reste à construire : le tambour, long de trois doigts ou de deux mains, suivant sa destination. Il faut le faire vigoureux, avec son axe, le rembourrer comme le reste, le recouvrir, le mettre en place, vérifier s’il tourne sans effort. Le carreau, à présent, ressemble vaguement à une de nos machines à écrire de bureau, une machine dont le cylindre ne se promènerait pas de droite à gauche et n’occuperait qu’une partie de la largeur. L’instrument semble alors terminé. En fait, il ne l’est pas, car les dentellières ne se satisfont point d’un outil qui ne servirait qu’à gagner de l’argent : elles le bichonnent, le parent, le veulent plus décoré qu’un maréchal de France. Elles le couvrent de paillons brillants, de fleurettes, de breloquettes métalliques, de lamelles d’écaille ou de corne. Elles cousent sur le devant un portrait de Saint François Régis qui convertit jadis beaucoup de protestants du Vivarais et habita le Puy. C’était l’année 1640...

Extrait du livre «La vie quotidienne dans le Massif Central au XIXème siècle » par Jean ANGLADE


Retourner en haut de la page

©2008-2012 Les Dentellières de Magalas - Tout droit réservé - Site réalisé par Frédéric Berge & Kazzzisoft©
Dernière mise à jour le 15/09/2017 effectuée par Véronique LONG
Informations légales